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Monsanto, mauvaise graine

Thibaut Veysset

Manipulation des autorités de régulation, corruption de scientifiques, calomnie, procès… De l’agent orange au glyphosate, sur lequel pèse une menace d’interdiction, Monsanto a toujours mis à profit son pouvoir d’influence tentaculaire pour faire reculer les soupçons. Devenue le symbole de l’agrobusiness, des OGM et de l’agriculture chimique, la multinationale américaine aux 11 milliards d’euros de chiffre d’affaires s’apprête à être avalée par le géant allemand Bayer. Et si cette fusion permettait à Monsanto de se soustraire à la justice ?

Dans l’impasse. Telle est la situation de l’Europe après le troisième report des négociations sur la « réautorisation » du glyphosate, l’herbicide le plus utilisé au monde entrant dans la composition du célèbre herbicide Roundup, commercialisé par Monsanto. La proposition de la Commission européenne de prolonger l’autorisation pour 5 ans - la licence d’exploitation expire le 15 décembre -, n’a pas atteint la majorité qualifiée nécessaire à son adoption. C’est peu dire que le sujet divise les gouvernements européens, aucun ne voulant endosser la responsabilité d’une réautorisation au moment où l’opinion publique est vent debout contre l’herbicide.

 

A Saint-Louis, au siège de Monsanto, ces pourparlers européens ont été scrutés avec attention. Loin d’avouer sa défaite, le géant de l’agrochimie a mis en branle durant plusieurs mois tout son arsenal juridique et marketing pour perturber les négociations. Monsanto a même tenté un dernier coup de bluff. Un enfumage en règle qui a pris la forme d’une campagne de dénigrement XXL visant à discréditer le toxicologue américain Christopher Portier.

 

Sommité internationale, chercheur associé au Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’ONU, M. Portier aurait reçu des pots-de-vin de la part de plusieurs cabinets d’avocats représentant les plaignants dans un procès contre Monsanto aux Etats-Unis. Selon la rumeur relayée sur le Web, cet argent aurait servi à peser sur la décision du CIRC et à exercer une influence au cœur de la Commission européenne.

 

Il se trouve que le CIRC n’est autre que l’agence créée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui a osé en mars 2015 déclarer le glyphosate génotoxique, cancérogène pour l’animal et « cancérogène probable » pour l’homme. Une décision peu au goût de Monsanto qui n’a eu de cesse depuis lors de s’en prendre violemment au CIRC, dénonçant la « science pourrie » (« junk science ») de l’agence - la seule à ne pas tenir compte des travaux « sponsorisés » par les industriels.

 

Cette campagne d’une brutalité inouïe s’est poursuivie dans le procès d’intention fait à l’encontre de M. Portier. « J’ai signé un retainer (contrat d’exclusivité signé en amont d’une procédure, Ndlr) avec un cabinet d’avocats, a rétorqué le chercheur américain, mais après que l’avis du CIRC ait été rendu. »

 

Selon le CIRC, le scientifique n’aurait pas eu un rôle central au sein du groupe de travail. Il a assisté à la réunion comme « un expert disposant d’un savoir et d’une expérience critique, mais ayant un conflit d’intérêts, réel ou perçu ».

 

M. portier était à l’époque consultant pour une association opposée aux pesticides. L’expert américain reconnaît avoir touché 5000 euros à la signature du contrat et 160 000 euros au terme de son étude pour les cabinets d’avocats. Mais cette somme lui a été versée en 2017, soit près de deux ans après sa consultation par le CIRC. Selon Le Monde, qui a enquêté en profondeur sur les agissements de Monsanto, ces révélations ont pour origine un ancien lobbyiste de l'industrie chimique, le bloggeur David Zaruk. Dans la presse, c’est une dépêche de Reuters, parue en avril 2016, qui a défrayé la chronique : elle prenait ouvertement position contre le CIRC en citant trois scientifiques qui se révèleront être des consultants pour l’industrie chimique. Ce petit tour de passe-passe a eu son effet : le Times ou la National Review ont repris la dépêche en l’état…

 

Durant des décennies, Monsanto a mené une véritable « bataille de l’information ». Mais pourquoi le groupe chimico-semencier s’est-il donné tant de peine pour décrédibiliser des scientifiques et en corrompre d’autres ? Parce que le jeu en valait la chandelle : Monsanto devant en partie sa fortune au Roundup, en cas d’interdiction du glyphosate, le manque à gagner serait important - de l’ordre de 40 %, selon certaines sources -, même sur une interdiction exclusivement européenne.

 

Outre les dégâts colossaux en termes d’image, le spécialiste des semences OGM risque de perdre une part non négligeable de son chiffre d’affaires (15 Mds$ en 2016). « Il faut relativiser cet impact, précise Stéphane Lemarié, économiste à l'Institut national de recherche agronomique (Inra). Depuis que le Roundup est devenu un générique au terme de l’échéance du brevet, Monsanto n’est plus seul, il y a de la concurrence. »

 

Si l’entreprise de Saint-Louis ne communique pas la part que représentent les ventes de Roundup, l’herbicide le plus vendu au monde est la pierre angulaire de sa stratégie économique. 9,4 millions de tonnes de glyphosate ont été répandues sur des cultures entre 1974 et 2015. « Monsanto gagne plus d'argent sur le Roundup Ready (maïs résistant au Roundup, Ndlr) et sur les caractères OGM de résistance au glyphosate sur lesquels ils ont encore des droits de propriété, ajoute Stéphane Lemarié. Mais cela ne concerne quasiment pas l’Europe. »

 

Un accroissement de la concentration dans un secteur déjà verrouillé

 

En juin 2016, la Commission européenne a prolongé l’autorisation du glyphosate pour une période de 18 mois. Entre-temps, le laboratoire allemand Bayer (49 Mds€ de CA en 2017) a annoncé son projet de rachat de Monsanto. Une transaction à plus de 50 milliards d’euros. « Un mariage des affreux », pour la réalisatrice Marie-Monique Robin, auteur de deux documentaires sur Monsanto (« Le Monde selon Monsanto » en 2008 et « Le Roundup face à ses juges » en 2017).

 

Le rapprochement des deux géants des pesticides et de la chimie prépare la mise sur pied d’un conglomérat tout-puissant. Rien que sur les semences, l'emprise de Monsanto est quasi absolue aux Etats-Unis : 90 % du soja et 80% du maïs dépendent de la multinationale américaine.

 

Afin d’amadouer les autorités de régulation, Bayer a déjà procédé à des délestages, en cédant notamment son activité semences et pesticides (coton, colza, soja) à l’Allemand BASF, numéro 3 mondial de l'agrochimie, pour 5,9 milliards d'euros (5 usines, 10 centres de recherche et développement et plus de 1 800 salariés). « Nous adoptons une approche proactive dans l’optique de faciliter la conclusion de la transaction avec Monsanto », a expliqué Werner Baumann, patron de Bayer. Mais ce projet pharaonique doit encore recevoir l’aval de la Commission européenne.

 

En mars 2018, l’autorité de la concurrence se prononcera sur la recevabilité de la fusion au regard des règles européennes. Son enquête doit déterminer si l’émergence d’un tel conglomérat ne risque pas de déstabiliser le secteur. « Même si les autorités de concurrence imposent des conditions pour la limiter, on assistera in fine à un accroissement de la concentration », prévient Stéphane Lemarié.

 

Les inquiétudes de la Commission européenne sont renforcées par la dynamique en cours dans un secteur en passe de devenir un véritable oligopole. Rien qu’en 2017, deux opérations massives ont été menées à leur terme. La fusion des groupes d’agrochimie américains Dow Chemical et DuPont qui a donné naissance à un mastodonte, baptisé DowDupont, pesant près de 150 milliards de dollars.

 

Un peu plus tôt, c’est le géant chinois ChemChina qui avait mis la main sur l’agrochimiste suisse Syngenta pour 38 milliards d’euros - cette opération est la plus importante acquisition jamais réalisée par un groupe chinois à l’étranger. Le marché se réduit donc aujourd’hui à quatre acteurs ; ils étaient encore 6 en 2016.

 

Les trois leaders actuels concentrent déjà deux tiers du marché mondial des semences et des pesticides. Cette centralisation fait écho au début des années 2000, lorsque Syngenta avait vu le jour suite à la fusion des divisions agrochimiques des sociétés AstraZeneca et Novartis.

 

En 2017, Monsanto investira 1,7 milliards de dollars en R&D

 

Si les autorités disposent de données mesurables (parts de marché, volumes...) pour estimer le degré de concentration sur des produits en vente actuellement ou en passe de l'être, il en va autrement de la concentration des brevets, en particulier dans les biotechnologies, où la R&D occupe une place névralgique.

 

En 2016, Monsanto et Bayer ont investi à eux deux 2,5 milliards d’euros dans la recherche sur les plantes. En 2017, Monsanto a prévu d’investir à lui seul plus de 1,5 milliards de d’euros. « La concentration des brevets est un point crucial, avance Stéphane Lemarié. Or, bien peu de décisions sont prises aujourd’hui pour éviter cet écueil. Pour une autorité de la concurrence, il est extrêmement délicat de statuer : elle ne se prononce pas à propos de produits qui seront demain sur le marché. Elle doit se projeter sur le long terme, en tenant compte du fait que ces brevets récents préfigurent d’éventuelles innovations dans 10 ans. Ils pourraient même ne jamais être utilisés. Il faut donc anticiper une concentration future. Actuellement, les autorités regardent un peu dans le marc de café. »

 

En laissant se former ces oligopoles autour des brevets, les autorités de régulation ne court-elle pas le risque d’engendrer une situation monopolistique d’ici 5 ou 10 ans ? « Ces portefeuilles de brevets gigantesques créent des barrières à l'entrée pour les nouveaux acteurs », souligne Stéphane Lemarié. Ce phénomène a une autre particularité : il ne sera jamais observable. « Si on crée une barrière à l'entrée, explique le chercheur de l’Inra, aucune entreprise n’osera rentrer. Et ce phénomène restera imperceptible. »

 

De fait, une PME de biotechnologies qui envisagerait de se lancer sur le marché dépendra des brevets de Monsanto ou de Bayer. Dans ce cas précis, la « surconcentration » rendra la tâche impossible aux nouveaux acteurs. Le 22 août dernier, la Commission a dit « craindre (…) que le projet d'acquisition (…) n'entraîne une hausse des prix, une baisse de la qualité, une réduction du choix et un recul de l'innovation ».

 

Contactée par Entreprendre, l’Autorité de la concurrence ne « souhaite pas faire de commentaires à ce stade » ni « préjuger de l’issue » de l’enquête en cours. Selon certains experts, la Commission pourrait envisager une régulation en aval en cas d’abus de position dominante.

 

Rachat par Bayer : vers une dilution de la responsabilité ?

 

Au-delà de la conformité avec les règles de la concurrence, cette absorption par Bayer laisse planer le doute sur la dilution de la responsabilité pénale et juridique de la multinationale de Saint-Louis. Certains observateurs craignent en effet que ce mariage ne permette à Monsanto d'échapper aux milliers de plaintes des victimes du glyphosate (3500 à ce jour). Une hypothèse soulevée par la journaliste Marie-Monique Robin : « Si Monsanto disparaît, que va-t-il se passer ? Il n’y aura plus de recours. Sauf si la Commission européenne pose des conditions. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un hasard du calendrier. Monsanto pourrait être en train d’organiser son autodissolution pour échapper aux actions en cours. »

 

Que Monsanto disparaisse sous le pavillon de la prestigieuse multinationale allemande pour se soustraire à la justice, telle est l’une des craintes des avocats des plaignants. En théorie, en cas de fusion, Bayer récupérerait le passif et l’actif de Monsanto et se trouverait dès lors dans l’obligation de répondre des plaintes. Mais il y a un hic : les deux multinationales entretiennent le flou sur la nature de leur rapprochement.

 

Ce parfum d’opacité se conjugue aux nouveaux ennuis de Monsanto avec l’un de ses autres désherbants phare, le dicamba, qui pourrait être interdit partiellement dans certains états américains. « Ce n’est pas évident que Monsanto pâtisse de toutes ces histoires, glisse Stéphane Lemarié. Pourquoi ? Parce que ses clients ne sont pas le consommateur final mais les agriculteurs qui veulent des solutions techniques. »

 

Du PCB (substance chimique industrielle) à l’agent orange (herbicide), en passant par le Posilac (hormone de croissance bovine), le glyphosate et dernièrement le dicamba, l’histoire de Monsanto se confond avec les scandales sanitaires et environnementaux. Et jusqu’à présent, aucun n’a eu raison de l’entreprise fondée en 1901.

 

 

Monsanto en chiffres :

 

CA 2016 : 11 Mds€

25 000 salariés (500 en France)

Présent dans 70 pays

Siège social : Saint-Louis (Missouri)

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