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Michel Onfray : « La fameuse vague macroniste n'était qu'une vaguelette microniste… »

Entreprendre.fr

Michel Onfray a beaucoup publié cette année, notamment deux livres à succès qui ont fait grand bruit : Décadence chez Flammarion et La cour des miracles sorti en juin dernier aux Ed. de l’Observatoire. Rencontre avec un philosophe populaire qui n’a pas peur d’énoncer des vérités qui dérangent surtout le microcosme politico-médiatique parisien.

Pourquoi publier autant ? Est-ce une forme d’urgence devant le temps qui passe si vite ?

 

Michel Onfray : Publier n’est pas le problème ! Si une cabale avait lieu contre moi chez des éditeurs et que je n’en trouve plus un seul pour publier mes manuscrits, j’écrirais encore. Quand le livre est écrit, je passe au suivant. Ce qui n’est guère difficile puisque j’en écris trois ou quatre en même temps. Et tout ce qu’il y a entre deux, relecture, correction, corrections d’épreuves, puis réponse aux invitations des médias, tout cela me pèse. Je ne suis heureux que dans l’écriture, le reste s’apparente pour moi à une corvée…

 

On s’étonne que je publie autant, mais il y eut un temps où les auteurs travaillaient et publiaient beaucoup. Je ne suis pas de ceux qui rédigent de temps en temps des notices pour des émissions de radio et qui les publient un jour en croyant que ça fait un livre et que deux opuscules de ce genre font une œuvre ! Si l’on travaille, loin de Paris, donc sans mondanités, sans dîners utiles à la carrière, sans invitations des gens du réseau, sans week-end et sans vacances, alors on publie beaucoup, oui, en effet…

 

Par ailleurs, vous parlez d’urgence, vous n’avez pas tort. Je suis requis par l’écriture et tout le reste passe au second plan. Ce qui fait qu’avec de l’entrainement, comme dans une discipline sportive, on fait plus vite et mieux ce qu’on faisait jadis plus lentement et moins bien. J’ai une physiologie tendue qui exige l’écriture. D’autres ont une physiologie moins tendue. D’autres même une physiologie débandée. Tout est possible. Et l’on ne choisit rien en la matière. On est choisis…

 

 

  Vous avez dit que votre goût pour la laïcité vient surtout de votre goût pour la raison. Est-ce là le propre du philosophe, démonter pour reconstruire ?

 

Il existe autant de philosophies que de philosophes car un philosophe, c’est un caractère, un tempérament, un style, une façon d’être au monde. Il y a donc des philosophes de droite et des philosophes de gauche ; des philosophes d’extrême droite et des philosophes d’extrême gauche ; des philosophes athées et des philosophes catholiques ; des philosophes bouddhistes et des philosophes shintoïstes ; des philosophes agnostiques et des philosophes déistes, etc. vous conviendrez que chacun aura sur la laïcité un avis qui ne recouvrira pas celui du voisin.

 

Pour ma part, je suis athée et matérialiste, vitaliste et libertaire, je m’oppose à toute théologie et à toute approche qui, pour rendre compte du monde, exige un recours aux arrières-mondes et à la transcendance. 

 

Dès lors, la laïcité c’est la franche revendication de l’autonomie de la pensée à l’endroit des religions, c’est épistémologiquement le travail avec la Raison critique et, donc, une lutte contre ce qui semble déraisonnable, irrationnel,  et qui a envahi le monde des idées depuis le freudisme, le surréalisme, le structuralisme, le lacanisme et autres visions du monde qui donnent à l’invisible (l’inconscient, la magie, la structure, l’objet petit a…) un rôle architectonique.

 

Ces incantations ont pris le pas sur la méthode cartésienne, puis sur celle des philosophes des Lumières. Le paralogisme, l’illogisme, l’absurde, l’aberrant, l’insensé, l’incompréhensible ont pignon sur rue depuis qu’avec Foucault ou Deleuze la Pensée 68 a habilité la folie (d’Artaud, de Hölderlin, de Nietzsche) ou la schizophrénie comme méthodes…

 

 

« La fameuse vague macroniste n’est qu’une vaguelette microniste… »

 

 

  Quel rôle tient la philosophie d’après vous dans la société d’aujourd’hui ? Est-ce une aide pour vivre ?

 

Depuis ce qu’il est convenu de nommer « la fin des grands récits », elle tient le rôle de supplétif des explications du monde qui se sont volatilisées. Après vingt siècles d’existence, le judéo-christianisme a fait son temps ; né en 1917, le marxisme-léninisme s’est effondré avec le Mur de Berlin en 1989 ; le trotskysme, le maoïsme et autres idéologies gauchistes de Mai 68 ont péri avec la confirmation du général de Gaulle au pouvoir en 1969 ;  le structuralisme qui annonçait la mort du sujet et de l’auteur, puis de l’homme, a péri avec les structuralistes eux-mêmes qui ont goûté au plaisir de devenir des sujets médiatiques gouroutisés dans les années 80… 

 

Avec les Nouveaux Philosophes et BHL en figure de proue de ce mouvement avec La barbarie à visage humain en 1977, puis, avec des philosophes comme André Comte-Sponville et son Mythe d’Icare en 1984 ou Luc Ferry et Alain Renaut avec La pensée 68 en 1985, sinon Alain Finkielkraut avec La défaite de la pensée en 1987, la philosophe française s’est remise à parler une langue claire, voire agréable à lire. Elle s’est occupée d’éthique et de morale, elle n’a pas trouvé déshonorant de s’adresser au grand public cultivé et pas aux seuls universitaires. Ces penseurs-là ont remis le sujet et la morale au centre de la philosophie. Je suis arrivé dans cette configuration-là avec mon premier livre en 1989.

 

Les uns et les autres ont pu évoluer, mais il n’en reste pas moins qu’au-delà de ce qui divise, ces penseurs-là invitent à mieux vivre de façon individuelle (c’est par exemple plus le cas d’André Comte-Sponville) ou de façon collective (c’est celui de BHL). Si l’on fait de BHL celui qui initie ce mouvement en 1977, alors cette façon française de faire une philosophie soucieuse du Bien et du Mal fête cette année son demi-siècle !

 

 

  Comprendre les mécanismes qui nous gouvernent ne nous rend-il pas plus pessimistes pour demain ?

 

Il existe un malentendu avec le mot pessimiste… J’en fais d’ailleurs les frais ces temps-ci après avoir publié Décadence. Ce qui n’est pas bien grave, mais c’est inexact. Mais le pessimiste voit le pire partout et l’optimiste le meilleur partout. Je ne me reconnais pas dans ces deux façons de ne pas voir le monde. Il y a, dans le réel, matière à se réjouir et matière à s’affliger sans pour autant être optimiste parce qu’on se réjouit (d’une molécule susceptible de guérir cancer ou sida) ou pessimiste (parce qu’on découvre que, pour une trop grande part, les enfants sortent de l’école publique sans savoir lire, écrire et compter).

 

Dire que nous allons mourir un jour, est-ce être pessimiste ? Non, c’est être réaliste. Le pessimiste est celui qui, à chaque seconde de sa vie, se dit qu’il va mourir et, de ce fait, ne parvient pas à vivre. L’optimiste est celui qui pense qu’après la mort, de toute façon, la vie continue quand même…

 

Je récuse le pessimisme et l’optimisme au profit du tragique. Le tragique essaie de voir le réel tel qu’il est : nous allons mourir, nous devons mourir, c’est un fait ; et nous ne survirons pas à la mort dans un enfer, un paradis, un purgatoire ou dans un monde repeint aux couleurs du New-Age ; dès lors, il nous faut vivre avec cette double certitude : chaque moment doit donc être dense, pleinement vécu, et la mort arrivera à son heure. Si nous avons vécu une vie en paix avec nous même, alors il faudra accepter ce qu’on ne peut pas refuser. Le tragique est une éthique, une exigence, une tension. L’optimisme et le pessimisme deux types d’un même avachissement. Dès lors, comprendre les mécanismes qui nous gouvernent nous rend sage parce que cette compréhension nous permet d’agir après avoir cartographié le monde dans lequel il nous faut nous mouvoir.

 

 

Parlons de votre dernier livre « La cour des miracles », qui est pour beaucoup de lecteurs un régal de liberté de parole contre la pensée unique, contre les politiques de tout bord, contre les journalistes bobos. L’abstention aux élections de 2017 prouve que vous n’êtes pas seul à ne plus y croire. Sommes-nous tous en train de devenir des athées de la politique ?

 

 J’aimerais tellement pouvoir voter dans une réelle configuration démocratique où les élections ne seraient pas biaisées, j’aimerais également tellement que mes concitoyens retrouvent eux-aussi le chemin des urnes. Le personnel politique qui stigmatise l’abstentionniste en faisant de lui un mauvais citoyen réactive la vieille logique du bouc émissaire : si les citoyens boudent les urnes, ça n’est pas parce qu’ils refusent de jouer à un jeu pipé, mais parce qu’ils sont de mauvais citoyens qui ne font pas leur devoir civique.

 

Mais quand les élus feront le leur et qu’ils ne trahiront pas leurs électeurs, en ne faisant donc pas, eux, leur devoir civique, alors on pourra renouer avec un contrat social rompu unilatéralement par la classe politique plus soucieuse de profiter des prébendes de la fonction que de représenter ceux qui leur ont donné mandat pour les représenter. Qu’on n’en appelle pas à « ceux qui sont morts pour qu’on ait le droit de vote » (d’ailleurs, qui est mort pour cette revendication ? Quand ? Et où ? Dans quelle grande bataille dont l’histoire aurait conservé le nom ? J’aimerais bien qu’on me l’apprenne…). Que les élus portent la voix de leurs électeurs, c’est tout ce qu’on leur demande. Alors nous pourrons nous remettre à croire un peu…

 

 

 

  Vous parlez de la France comme d’un simulacre de démocratie. La vague « En Marche » en est-elle la meilleure preuve ?

 

Votre affirmation est elle aussi contaminée par la communication du président : les Français se sont abstenus à plus de la moitié. Si l’on prend en compte la totalité des inscrits, la fameuse vague macroniste n’est qu’une vaguelette microniste…

 

Son résultat, c’est 13,4% des suffrages et non 32,32% ! Rappelons qu’au premier tour, et sans prendre en considération l’abstention, Macron n’a pas même atteint le quart des électeurs… Et nombreux sont ceux qui, dans ce chiffre, ont fait un vote utile contre Marine Le Pen et non un vote d’adhésion à ses idées. Il faut donc grandement relativiser et surtout éviter d’emboucher la trompette baveuse des journalistes qui crient à l’exploit, à la révolution, au séisme,  à la prouesse !

 

Macron assume sans honte ce qu’est le PS depuis sa conversion au libéralisme en 1983, c’est sa seule vertu : il sort sans cache-sexe, ce qui est loin de révéler un nouveau corps politique ! Politiquement, il est Valls en moins niais, Hollande en plus svelte, Fabius en moins chauve, Mitterrand post-83 en moins pincé, Giscard en zozotant plus qu’en chuintant, rien de bien neuf sous le soleil libéral…

 

D’ailleurs, quand il aura les mains libres pour étrangler le peuple avec ses mesures venues de Bruxelles, d’aucuns regretteront Hollande et verront qu’il fut un traversin, un oreiller, un polochon qui a tâché d’amortir au mieux la violence libérale à laquelle une majorité de Français, dont certains ont été abusés par la propagande maastrichienne, ont consenti en votant Oui à Maastricht en 1992. Nous récoltons ces temps-ci ce qui a été semé en 1992 !

 

 

  Vous dites qu’un changement d’homme à la tête de l’Etat ne peut pas apporter un changement de politique. Oui mais comment redonner aujourd’hui espoir aux Français en sortant de l’illusion de l’homme providentiel ?

 

Si, un changement d’homme pourrait apporter un changement de politique si cet homme était porteur d’une autre politique. Mais le système fait la courte échelle à tous ceux qui, droite et gauche, célèbrent le libéralisme maastrichien et son idéologie mortifère pour les plus faibles, les plus modestes, les plus démunis. Ceux-là qui souffrent se réfugient dans une vision du monde que les premiers criminalisent : le libéralisme paupérise et renvoie donc les pauvres dans des partis protestataires transformés en populistes et assimilés au Mal absolu.

 

De sorte que tout est fait pour faire monter ces partis protestataires afin qu’ils soient au second tour, avec une prime donnée à Marine Le Pen, mais pas trop pour qu’ils n’emportent pas la mise. Ainsi, au bout du compte, on doit n’avoir plus le choix qu’entre Fillon ou Macron qui, l’un et l’autre, sont les clients du capital et de l’Europe libérale.

 

On a bien vu comment Mélenchon et Le Pen, dans les derniers temps de la campagne, et pour des raisons électoralistes, avant le premier tour, ont tourné autour du pot pour laisser croire qu’ils n’étaient pas tant que ça contre l’Euro et l’Europe afin d’espérer, les niais !, que les électeurs les croiraient et que, surtout, les médias se laisseraient abuser ! Mélenchon oublie que certains électeurs ont de la mémoire et se rappellent qu’il a voté Oui à Maastricht, qu’il a été très longtemps sénateur socialiste, qu’il célèbre dans l’Histoire les figures les plus sanglantes  (de Robespierre à Castro), qu’il est autoritaire et égocentré, et que, ce qui peut plaire à une poignée peut également déplaire a beaucoup.

 

Quant à Marine Le Pen qui savait depuis longtemps qu’elle serait au second tour, elle s’est montrée désinvolte et dilettante, amateur et immature, grossière et brutale… Une bénédiction pour les médias libéraux qui ont tout fait pour qu’elle soit au second tour tout en attendant le moment de mettre à feu le second étage de la fusée qui était la diabolisation maximale, sa nazification : elle les en a dispensés en faisant le travail toute seule. Le soir de son échec, elle dansait le rock. Tout est dit. Et les gens modestes qui avaient cru en elle (et qui avaient tort) se sont retrouvés gros-jean-comme-devant. 

 

 

  On a vu émerger avant et pendant la campagne présidentielle de nombreux mouvements citoyens très divers plus ou moins politisés, des « Faizeux » d’Alexandre Jardin à la « France insoumise » de Mélenchon, mais force est de constater qu’ils ne sont pas parvenus à leur objectif. Est-ce un leurre de penser pouvoir un jour se passer des politiques et donner le pouvoir aux citoyens ?

 

Alexandre Jardin est parti d’une excellente idée qu’il a superbement gâchée en route en se comportant en autocrate quand il a décidé qu’il serait le candidat de son Mouvement sans même consulter ses compagnons de combat ! En fait, il roulait pour lui mais comme les autres ne roulaient pas assez vite pour lui, il a décidé d’accélérer et de les lâcher en rase campagne. L’homme qui fustigeait les Diseux s’est retrouvé le roi des Diseux. Il a gâché une belle idée. 

 

Jean-Luc Mélenchon ne manque pas de talent et de culture, d’humour et de répartie, de sens de la formule et de verve lyrique, mais il est excessivement imbu de sa personne. Les affiches des candidats aux législatives de la France Insoumise, c’est lui en gros plan, et les deux candidats en petit, genre photomaton, derrière le conducator qui prend toute la place. Les médias disent plus de chose que ce que l’on croit : non pas tant ce que les communicants peaufinent et préparent, les petites phrases, les éléments de langage entendus dans toutes les bouches d’un même parti, mais de « petites perceptions », pour employer les mots de Leibniz, qui les renseignent grandement.

 

Quand Mélenchon communique sur une recette végétarienne au quinoa, on voit bien que, s’exprimant pour Gala, il cherche à séduire la frange des bobos. Il raconte sa recette, la réalise en direct, puis il termine en ajoutant… des crevettes avec un   « Voilàààà… » pitoyable car, si  l’on n’a pas abdiqué sa raison et son sens critique, on aura du mal à croire que la crevette est un légume comme les autres…  Je crois à la possibilité d’une candidature citoyenne non politicarde. Et je vous donne un scoop : avec une poignée d’amis, nous allons lancer une revue à la rentrée 2017 qui se proposera de travailler à la crédibilité d’une candidature souverainiste.

 

« Je vous donne un scoop : avec une poignée d’amis, nous allons lancer une revue à la rentrée 2017 qui se proposera de travailler à la crédibilité d’une candidature souverainiste. »

 

Vous êtes fils d’agriculteur très attaché à la terre, vous vivez à Caen loin du microcosme parisien mais proche de vos étudiants et des « vrais gens ». Est-ce essentiel pour vous de vivre au plus proche d’eux et de la Nature et pourquoi ?

 

Pas fils d’agriculteur, j’y tiens, mais fils d’ouvrier agricole, ce qui n’est pas la même chose. Un agriculteur possède des terres, même peu, une ferme, même pas bien grande, des animaux, même en petite quantité,  une basse-cour, même très réduite, il peut vivre modestement, chichement, posséder très peu, mais ça n’est pas la même chose qu’un ouvrier agricole qui ne possède que sa force de travail qu’il loue à un agriculteur qui, souvent, ne la paie pas bien cher…

 

Mais cette remarque faite, vous avez raison, je suis très attaché à ce monde-là parce qu’il est relié à la nature, à ses cycles, mais aussi au cosmos. Les villes isolent les gens de ce qui les entoure. Les citadins deviennent le centre du monde. Les villes, ces « vaches multicolores » disait Nietzsche,  développent le solipsisme, l’autisme, l’égotisme, le narcissisme, l’irresponsabilité : électrifiées, bétonnées, bitumées,  cimentées, elles effacent du paysage urbain les manifestations de la nature, le cycle des saisons et les signes infime des passages entre elles, le spectacle de la voie lactée qui enseigne le sublime et la modestie de notre place dans le cosmos.

 

Elles abolissent le compagnonnage avec les animaux (ver de terre et hirondelles, abeilles et papillons, vairons et truites, anguilles et corbeaux, bourdons et grillons…), avec les végétaux (les haies et les  buissons, les arbres et les fleurs, les roses et l’herbe, les blés et l’orge, les pommiers et les saules pleureurs…), avec la géologie (la terre et les pierres, les sols et les sous-sols, les craies ou le granite qui décident de tout ce qui est au-dessus…). Qui connaît ce monde est lié au monde ; qui l’ignore est délié et erre en vain. 

 

 

Que dire pour leur redonner espoir à tous ces jeunes qui deviennent adultes, qui vivent notamment en province et qui ne savent pas de quoi leur avenir sera fait ?

 

En effet, il est difficile de leur délivrer un autre message que celui de la volonté : il faut vouloir librement et ne pas vouloir ce que les autres veulent pour nous. Il faut éviter d’écouter ce qui nous est dit par les parents, la famille, les médias, les enseignants et méditer assez pour trouver ce que l’on peut faire là où l’on est.

 

Le jour de son investiture, le président Kennedy a eu cette belle phrase : « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Pastichons, ce qui donne : « Ne vous demandez pas ce que votre région peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre région ».

 

La commune est l’unité de base, le département et la région, des cellules de base également. Il faut se mettre en réseau, mutualiser et fédérer, créer des coopératives et mettre sur pied des aventures collectives. Il ne faut pas rester seul, chez soi, devant son écran d’ordinateur ou de smartphone. La solution ne saurait être jacobine, étatique, donc céleste et tomber d’en haut ; elle est girondine, décentralisée, locale, donc terrestre, elle procède d’en bas où est la vérité du monde…

 

 

D’après vous est-ce encore utile de voter aujourd’hui ? Et pourquoi ?

 

Tant que les élections seront  idéologiquement fabriquées par les médias dominants et soutenus par un dispositif, celui de la V° République revue et corrigée, sans proportionnelle, alors il ne servira à rien de voter : sauf si l’on a envie de changer la tête et le nom de son maître, mais de garder quand même un maître !

 

Il faut en finir avec le modèle jacobin qui était celui de la totalité des candidats aux présidentielles, droites et gauches confondus. Il faut élaborer un autre modèle, girondin, proudhonien, autogestionnaire, immanent, avec mandats impératifs (on reprend le pouvoir confié à celui qui n’en use pas comme il était convenu, voire qui fait le contraire de ce pour quoi on l’a mandaté). On refait une démocratie à la base avec agoras ou forums de débats et de décisions. On restaure des parlements départementaux ou, et, régionaux, c’est à penser collectivement.

 

L’Etat devient une garantie libertaire et  non un instrument liberticide. Ce chantier que j’esquisse à grands traits dans Décoloniser les provinces est à mener collectivement avec des convergences de compétences - paysans, étudiants, marins pécheurs, femmes au foyers, artisans, chômeurs, fiscalistes, banquiers, urbanistes, enseignants, architectes, médecins, commerçants, juristes, etc… Il faut des Cahiers de Doléances et des Etats-Généraux. A défaut, nous aurons quelque chose qui ressemblera plus à la guillotine qu’à autre chose… 

 

 

Qu’avez-vous envie de répondre aux détracteurs qui vous trouvent pessimiste, trop cynique, qui prônent « une philosophie du ré-enchantement et de la consolation du peuple » plutôt qu’une « philosophie du désenchantement » ?

 

D’abord qu’ils peuvent lire mes livres et pas seulement leurs titres. Ensuite qu’ils ne se contentent pas de ce que la presse et les journalistes en disent. Enfin qu’ils fassent leur boulot et proposent de quoi Réenchanter le monde avec des livres… A quoi j’ajoute qu’ils peuvent aussi lire Décoloniser les provinces dont je viens de dire qu’il était aux antipodes du cynisme, du désenchantement, du pessimisme et autres variations sur le thème du déclinisme.

 

 

Comment chacun peut-il cultiver une pulsion de vie si à force de désillusions personnelles et publiques on ne croit plus en rien ?

 

 Il ne faut pas ne croire en rien ! Je me bats contre ça. A l’Université populaire (autre preuve que je ne suis ni cynique ni pessimiste, ni désenchanté ni décliniste…) nous pensons mes amis et moi qu’il faut travailler à l’éducation populaire. Voilà pourquoi depuis 2002 j’ai démissionné de l’Education nationale, renoncé à un statut de fonctionnaire et à un salaire régulier, pour travailler bénévolement à mettre la culture au service du plus grand nombre parce que je crois qu’il faut d’abord cartographier le monde pour pouvoir s’y mouvoir avec bonheur.

 

Cette UP m’a valu des records d’audience à France Culture (jusqu’à 1 million de podcasts l’été), la publication de 26 coffrets de 13 CD chacun qui ont été des succès éditoriaux, neuf livres parus chez Grasset, en attendant les deux derniers qui sont à paraître, des traductions dans plus d’une vingtaine de langues.

 

Mais tous ces journalistes qui font de moi un cynique, un pessimiste ou un décliniste n’ont jamais écrit une seule ligne sur cette aventure qui a vu le jour pour lutter contre les idées du FN ! J’aurais pu, comme certains philosophes ou normaliens sans œuvre, me faire payer très cher, très très cher, des conférences délivrées à des notaires ou à des pharmaciens, à des assureurs ou à des agents immobiliers, ou verbigérer des conversations philosophantes saupoudrées de citations de Hegel ou de références à Spinoza à l’occasion de croisières sur des bateaux chics  – ce qui aurait été être cynique. Je n’en ai jamais rien fait. C’est facile à vérifier.  Et, fort étrangement, ceux qui donnent là-dedans ne sont jamais traités de cyniques !  Il est vrai que, dans ces croisières, on y trouve aussi souvent des journalistes qui ne peuvent scier la branche en or sur laquelle ils sont assis. 

 

 

La véritable liberté vient-elle de la lucidité ?

 

Je ne crois pas à « la véritable liberté ». Spinoza avait tout dit quand il écrivait à Schuller : « Les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent ».  La liberté relative vers laquelle on peut tendre c’est celle qui nous permet de savoir ce que sont les causes qui nous déterminent. Et elles ne sont pas les mêmes pour un enfant né dans une famille alcoolique ou dans un milieu plein de tendresse, pour un garçon violé par un parent ou une fille cajolée par les siens, dans une famille avec des géniteurs délinquants relationnels ou avec un père ou une mère attentifs et prévenants.

 

Il en va de même avec les lieux : quelle liberté pour un enfant de dix ans à Mossoul et pour son contemporain disons… petit-fils par alliance d’Emmanuel Macron ? Quand on sait ce qui nous détermine, alors on peut escompter pouvoir disposer d’un peu de latitude à conquérir. C’est ce à quoi invitait  Nietzsche qui croyait pourtant au pur déterminisme : « Se créer liberté ».

 

« Dans le premier temps de sa vie, on cherche la sérénité avec un hédonisme errant et inquiet ; dans le second, quand on a trouvé la sérénité, on cherche à la préserver. »

 

  Qu’est-ce qui vous rend personnellement joyeux et heureux dans le monde d’aujourd’hui ?

 

J’ai connu des souffrances et des deuils. J’ai plusieurs fois fait l’objet de campagnes de presse nationales avec attaques ad hominem insultantes, la première est d’une terrible brutalité, les suivantes on s’y fait, ensuite, quand on a compris le mécanisme, elles justifient le travail de poil à gratter que doit être celui du philosophe… J’ai eu plus d’une fois l’occasion de sonder l’âme humaine dans ces circonstances. J’ai fait l’objet de trahisons et d’ingratitude, de méchanceté et de vilenie, mais aussi de fidélité. Je m’approche de soixante ans (je suis né le 1er janvier 1959) mon hédonisme est moins positif (recherche active du plaisir) que négatif (recherche de l’évitement du déplaisir).

 

Ne pas souffrir, ne pas être malade, ne pas être atteint d’une maladie mortelle, ne pas être trahi par ses proches, ses amis ou par une femme, voilà qui peut suffire au bonheur quand on a fait le tour de pas mal de faux bonheurs, de bonheurs fictifs ou de bonheurs trop chers payés. Dans le premier temps de sa vie, on cherche la sérénité avec un hédonisme errant et inquiet ; dans le second, quand on a trouvé la sérénité, on cherche à la préserver.

Il faut, pour ce faire, avoir la chance de n’être pas seul. J’ai eu deux fois cette chance dans ma vie. Une chance qui n’est plus là parce que la mort m’en a privé. Une autre qui est vivante et bien vivante…

 

 

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Rien d’autre que l’énergie que je constate en moi et qui me porte…

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