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La BlockChain, du fantasme vers quelles réalités ?

Entreprendre.fr

L’annuaire du business C-Radar, remonte 1318 entreprises  sur le mot clé « BlockChain » ! Depuis des géants comme BNP Paribas, Deloitte, IBM, jusqu’à une myriade de 500 sociétés qui n’ont pas de chiffre d’affaires, il y aurait donc en France plus d’un millier d’acteurs qui revendiquent sur leur site internet de travailler d’une façon ou d’une autre avec la BlockChain.

La Tribune recense plus de 1600 articles écrits sur la BlockChain depuis janvier 2016, faisant de ce sujet la « star des médias ».

 

Alors entre le « BlockChainwashing » décrit par Virginie Gretz, dans Frenchweb, ou les propos  de Philippe Dewost (CDC) : «80% de ce qu’on peut lire dans la presse sur la BlockChain est bullshit» (rapporté dans Frenchweb) et les échos qui titrent « La révolution BlockChain au défi du droit » qu’en est il vraiment ?

Prenons un peu de recul pour voir quelles réalités se cachent derrière ce fantasme de BlockChain.

 

 

La promesse de la BlockChain

La BlockChain est une technologie informatique qui permet de stocker de la donnée de façon non centralisée. Les informations sont conservées dans des blocs, répartis sur de nombreuses machines, reposant sur des algorithmes complexes permettant d’assurer la  transparence, l’intégrité des transactions, sans aucun organe de contrôle. L’association BlockChain France, explique de façon pédagogique et détaillée ce mécanisme.

 

   

 

Ce qu’il faut retenir de cette base de donnée distribuée, c’est qu’elle ouvre de nombreuses perspectives de gestion de la donnée de façon sécurisée, inviolable, promettant de devenir «la technologie de suppression du tiers de confiance».

Cette base répartie, peut être entièrement ouverte (BlockChain publique comme BitCoin ou Ethereum), ou intégrée (Blockchain Privée, avec une organisation qui autorise l’accès comme CORD R3) voire hybride (HyperLedger, Eris, IOTA) un peu à l’image du Cloud, qui peut lui aussi être public, ou restreint à une communauté (dans le cadre d’une entreprise par exemple).

 

Des logiciels (« smart contracts ») permettent de vérifier les conditions d’entrée et d’écriture dans la BlockChain, un peu comme l’outil de messagerie qui permet d’envoyer et recevoir des emails dans l’internet.

 

La première utilisation, dès 2008, de la BlockChain est la création de Crypto-monnaies, comme le Bitcoin, une monnaie électronique alternative, gérée par un grand livre de compte ouvert et consultable par tous. (Par tous, il faut entendre suffisamment doué en informatique tout de même). Cette monnaie virtuelle, dédiée aux transactions sur le web devait permettre de transférer de l’argent sans frais, et surtout sans banque.

 

De même que TCP-IP est le protocole qui a permis de créer l’internet que nous connaissons aujourd’hui, pour de nombreux experts la BlockChain pourrait ouvrir un nouveau monde internet en bousculant d’abord le monde des banques, mais aussi de tous les métiers s’appuyant sur de la certification (Notaire, Propriété intellectuelle, Gestion des documents), voir bousculer tous le modèles transactionnels.

 

Certains parlent d’une technologie pouvant « uberiser Uber », sous entendant que le modèle peer to peer de la Blockchain pourrait faire disparaître les plateformes centralisatrices. Certains préparent même des BlockChain de l’internet des objets (Projet BeaChain). La promesse BlockChain est donc colossale. 

 

 

La BlockChain n’est qu’au stade expérimental

 

Forrester dans son étude de septembre ne compte pas la BlockChain comme l’une des 15 technologies majeures des 5 prochaines années, contrairement à la réalité virtuelle ou augmentée (cf article Usine Digitale).

 

En dépit de son succès médiatique, la BlockChain n’est encore qu’une technologie expérimentale, c’est une couche relativement basse et qui mettra des années avant d’être intégrée dans les systèmes d’information.

 

Au delà des promesses, il y a très peu de véritables d’experts. On citera en France les startups Stratumn et Keeex, qui démarrent leurs activités en tant qu’intégrateur de BlockChain, ou Paymium, place de marché du Bitcoin.

 

L’écosystème commence juste à se structurer autours de  BlockChain France, France Blocktech et  son projet BlockChain Valley, qui tentent, avec bien des difficultés, de faire émerger les acteurs. C’est balbutiant. Prometteur peut-être, mais balbutiant.

 

Les premiers tests d’utilisation de la BlockChain sont très mitigés. Il faut relire avec attention les propos de Nicolas Lesur en juillet 2016, fondateur de la fintech Française  Unilend (plateforme de financement participatif) : « Enregistrer une transaction prend 7 secondes au minimum sur une BlockChain publique, or si on voulait enregistrer l’intégralité d’une émission de dette en financement participatif, il faudrait enregistrer mille transactions en moyenne, compte Nicolas Lesur. Cela prendrait presque deux heures sur une BlockChain alors que nous le faisons aujourd’hui en quelques secondes sur nos systèmes » (article Les Echos Business).

 

Aujourd’hui la réalité de la technologie est qu’elle est lente,  qu’elle est très loin des performances des leaders du marché et des outils traditionnels. Bref, la BlockChain est encore au stade du bac à sable.

Comme le dit dans le même article Nicolas Lesur : « les utilisateurs d’Unilend sont des particuliers comme vous et moi, ils ne savent pas accéder à une blockchain ».

 

C’est une techno d’experts, réservée aux experts, qui reste bien dans le champ de la recherche et de l’innovation. Ce sont les DSI qui doivent prendre la main pour anticiper les futurs besoins métiers, développer les expertises et travailler avec les premières startups pour améliorer les performances de la techno.

 

Selon Laurent Henocque, fondateur de Keeex : « Il y a de nombreuses expérimentations exploitant les technologies d’horodatage ou de signatures multicontrats qui peuvent être menées et qui pourront commencer à prouver réellement l’efficacité de la BlockChain ».

 

C’est un long chemin qui démarre, les meilleures startups essuieront les plâtres, grossiront et se feront manger, par des SSII ou par des éditeurs comme Oracle, IBM ou Microsoft, c’est l’histoire naturelle de l’informatique depuis sa création.  Les grands acteurs du paiement, tels Visa, Mastercard, Paypal ont créé leurs laboratoires BlockChain, ou ont investi dans le Bitcoin (cf article).

 

Des grands acteurs du e-commerce suivront l’exemple de Rakuten (géant japonais du e-commerce) qui a racheté bitnet, pour créer un laboratoire BlockChain. Il y recherchera d’après la presse : « des solutions à base de BlockChain sur des domaines divers tels que la billettique ou encore la gestion des programmes de fidélisation » (cf article).

 

En résumé, chacun cherche son chat dans la BlockChain, l’heure est donc au projet de recherche. Le budget de démarrage d’une POC (Proof Of Concept) BlockChain, est de 100 à 150k€, qu’il est  sûrement possible de rendre éligible au Crédit d’Impôt Recherche… Pour un DSI d’entreprise, il serait criminel de ne rien faire, mais probablement encore plus criminel de dépenser plus sur le sujet.

 

 

La BlockChain n’a pas encore fait ses preuves dans la crypto monnaie

 

C’est bien le BitCoin qui ouvre le monde de la BlockChain, en créant cette technologie, voilà 8 ans déjà, en s’appuyant sur la cryptographie, technologie vieille de plus de 20 ans. Il semble important là aussi de conserver son sang froid avant de toucher à son site de e-commerce pour accepter les bitcoins, Ether ou autres monnaies, car plusieurs faits majeurs doivent être bien connus.

 

Le site coinmarketcap.com permet de suivre le marché de la crypto monnaie. Il y a plus de 150 Crypto Monnaies qui s’appuient sur leur propre BlockChain ou sur celle de Bitcoin ou Etherum (certains parlent même de plus de 600 crypto monnaies !)

 

Toutefois la valeur de ces devises reste au final très faible :  

>> Bitcoin : 9,7 Milliards de $, valeur du BitCoin : 551€ (1 octobre 2016)

>> Etherum : 1 Milliard de $

>> Ripple : 0,3 Milliard de $

>> Litecoin : 0,1 Milliard de $

>> Monero : 0,1 Milliard de $

 

Ce marché est très volatile, et concerne moins de  10 Millions de personnes dans le monde (cf article). C’est à la fois beaucoup, à la fois 10 milliards de valeur pour 10 millions de personnes, signifie une moyenne de 2 bitcoins/personnes. Cela reste donc une niche, qui concerne le geek investisseur et absolument pas le français lambda qui souhaiterait payer son bus avec des Bitcoins.

 

Les crypto monnaies ont déjà leur cimetière. Plus de 38 crypto monnaies ont fait les frais d’attaque, de spéculations, de malversation.  Le projet DAO (Decentralized Autonomous Organization), est une plateforme de financement collaboratif qui s’appuie sur la BlockChain Etherum, qui a levé 150 millions de $ en Ether en juin 2016, et qui a été victime d’un piratage occasionnant une perte de 50 millions de $ (en Ether).

 

Ces monnaies virtuelles déchainent contre elles de nombreux pirates. Dans le domaine de la piraterie, il ne faut pas occulter le caractère sulfureux de certaines crypto-monnaies. Monero est tout de même considéré comme la monnaie du Dark Net, ses performances supérieures à Bitcoin en terme de confidentialité ayant fait l’objet de l’annonce d’ « AlphaBay (à ne pas confondre avec Alphabet, la maison-mère de Google), l'un des plus grand marchés en ligne sur lesquels on peut tout trouver, notamment des articles illégaux (médicaments, drogues, armes, faux papiers...). Vantant "ses paramètres de sécurité" haut de gamme, le site a annoncé que l'achat des produits qu'il héberge pourraient se régler en Monero à partir du premier septembre. » (cf article).

 

Différents pays (Thaïlande, Russie) ont interdit les crypto-monnaies, aux Etats Unis et en France et certains partis politiques souhaitent les interdire. L’usage de ces monnaies entrent dans le champ politique.

 

Pour une grande marque traditionnelle, il est surement prudent d’attendre avant de se lancer dans l’acceptation du paiement en crypto-monnaie. Par contre, il y a probablement un vrai enjeu à enclencher dès maintenant, alors que le sujet reste immature, à réfléchir et agir, comme le préconise Laurent Leloup, Président de France Blocktech  « sur une BlockChain souveraine, à l’échelle de la France, voire de l’Europe ».

 

 

La BlockChain devrait s’imposer dans le financement participatif

 

Si aujourd’hui la Blockchain est une technologie d’experts, qui rassemble un univers de geeks, qui gère des monnaies alternatives permettant de payer sans frais et rapidement (enfin presque) et de façon sécurisée (enfin presque), il est donc un secteur de convergence qui pourraient être finalement le vrai fait d’arme de la BlockChain des prochaines années : devenir la liquidité du financement participatif.

 

Investir dans une entreprise à risque, mais ayant du potentiel, dans une monnaie, elle aussi à risque, mais ayant du potentiel, c’est une prise de risque maximale mais dont les profits pourraient être extraordinaire. Acheter du BitCoin, ou de l’Ether semble de plus en plus entrer dans  une logique d’investissement et non pas de consommation.

 

Au delà de l’attaque dont DAO a été touché il faut tout de même relire avec attention cet article :   « Le 28 mai 2016 un projet nommé « The DAO », développé en open-source par une communauté de passionnés, a terminé sa levée de fonds dans un étonnant silence médiatique. C’est pourtant la plus grosse levée de fonds participative de l’histoire : en 1 mois, 12 millions d’ethers ont été levés grâce aux souscriptions anonymes de près de 10.000 contributeurs.

Cette levée représente en valeur à ce jour environ 140 millions de dollars soit l’équivalent de l’ensemble des sommes levées en France par le financement participatif en 2014.

 

Waves, par exemple, projet blockchain qui vise à établir une plateforme d’échange pour faciliter la création de projets open-source et leur financement en crowdfunding par le biais notamment de crypto-monnaies, a achevé le 1er juin une levée de fonds de plus de 30.000 bitcoins (plus de 15 millions d’euros au moment d’écriture de cet article) en seulement 3 semaines auprès de 5 800 participants.

 

Cet événement, loin d’être isolé, s’inscrit au contraire dans un mouvement bien établi dans le monde des projets de crypto-monnaies : le phénomène des ICO (Initial Coin Offering), qui consiste en une vente de jetons numériques pair à pair contre des crypto-monnaies. Ce mécanisme, qui répond au triple besoin de la diffusion rapide de ces nouvelles monnaies, du financement des structures qui les portent et de l’évaluation « par la multitude » de leur fiabilité, est en plein essor et représente aujourd’hui la méthode plébiscitée pour le lancement d’une nouvelle crypto-monnaie. Il convient de se demander quelles évolutions ce nouveau crowdfunding dit « 3.0 » dessinent pour l’ensemble du secteur du financement participatif.

 

Si une blockchain devenait opérationnelle et passait définitivement les obstacles techniques (expérience utilisateur, passage à l’échelle et preuve de stabilité dans le temps), elle pourrait capter la valeur ajoutée des plateformes d’investissement participatif, qui se trouveraient en danger.

 

Il est possible d’illustrer aussi le fait que BNP Paribas va émettre des mini obligations sur la BlockChain, avec ses partenaires Lendosphere, Enerfip et Lumo. La promesse, des transactions, plus sures plus rapides et plus efficaces, pour investir dans un monde plus efficace, voir plus responsable : les SolarCoins de Lumo récompenseront les producteurs d’énergie solaire (cf article).

 

Et si la prochaine étape du monde la BlockChain avait déjà été prédite par Schumpeter ? En relisant la conclusion des travaux d’Imene Beloufa, Docteur en Sciences Economiques (La Monnaie et le Crédit dans l’œuvre de Schumpeter, une relecture circuitiste) :  

 

« Dans la théorie monétaire de Schumpeter, la monnaie est loin d’être une pure marchandise ; elle est une institution sociale identifiée par une fonction précise qu’elle doit remplir dans un type de société donnée. Dans la représentation schumpétérienne, la monnaie est créée dans une relation binaire entreprise/banque mettant à l’écart le salarié.

 

Or dans une économie fondée sur le salariat, la monnaie est créée par la production ; elle est le résultat du travail dépensé [Schmitt B., 1984, p. 467]. Chez Schumpeter la monnaie constitue une créance formée à l’occasion de crédit sollicité pour le financement des entreprises. Ce point de vue soulève une question indissociable de la conception schumpétérienne de la monnaie que nous ne pouvons pas ignorer : celle du financement de l’évolution économique ».  

 

Et si la Blockchain et les crypto-monnaies trouvaient ainsi une place centrale dans le financement de l’économie de demain, économie collaborative fondée sur l’entreprenariat ?


L'auteur

 

Cyril Garnier est directeur général de SNCF Développement, la filiale de développement économique et de soutien à l'entreprenariat de SNCF. Depuis bientôt 6 ans, SNCF Développement a accompagné 400 entreprises, créatrices de 1500 emplois. 1500 nouveaux emplois devraient être créés dans les 2 prochaines années.

 

Parmi ces entreprises, 200 start-ups remarquables réinventent l'économie par le digital : Mésagraph, Tektos, Simplon, Centimeo, Onecub, Bulldozair, RogerVoice, Be-Bound, Copsonic, Wattmobile font partie des pépites du portefeuille de SNCF Développement.

 

 

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