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Enquête : les réseaux djihadistes au cœur des prisons françaises

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Les établissements pénitentiaires européens, et particulièrement ceux en France, sont devenus une « pépinière » pour les réseaux djihadistes, à la recherche de criminels prêts à l’emploi. C’est le constat d’une étude britannique menée par le Centre international d’étude de la radicalisation et de la violence politique. Dans l’Hexagone, les pouvoirs publics misent sur le renseignement et l’infiltration à l’intérieur de nos prisons.

Le gouvernement, et plus particulièrement le ministère de la Justice, n’ont pas voulu dévoiler un évènement qui s’est déroulé il y a quelques mois à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Une centaine de détenus sont descendus, deux par deux et au pas cadencé, dans la cour de promenade de cet établissement pénitentiaire en se livrant à un véritable simulacre d’exercice militaire.

 

Comme le raconte à L’Évènement magazine un surveillant de cette prison, située dans le département de l’Essonne, « ils s’étaient tous habillés pour l’occasion, en blanc pour la moitié d’entre eux, vêtus de noir pour les autres. Ce qui correspond aux deux couleurs de l’État islamique et ils étaient encadrés et conseillés par ceux qu’on appelle les « terros », c'est-à-dire des individus incarcérés pour des faits liés au terrorisme islamiste. »

 

Cette opération de force, spectaculaire et inédite dans le milieu carcéral français, a déclenché un véritable électrochoc dans le secteur du renseignement pénitentiaire, fondé en 2003, afin de mettre sous surveillance les islamistes radicaux, les indépendantistes ou les braqueurs de banques les plus dangereux.

 

Ce service s’appuie sur les 27000 gardiens travaillant dans les 187 lieux de détention de l’Hexagone. Il est composé de 186 spécialistes, parmi lesquels de nombreux analystes arabophones qui ont une mission extrêmement compliquée et difficile. Jamais les prisons de France n’ont abrité autant de personnes radicalisées.

 

Certains prisonniers seraient atteints de schizophrénie, de paranoïa ou de fanatisme maladif

 

Selon le dernier recensement judiciaire établi à la fin de l’année 2016, il y aurait actuellement 1329 détenus de droit commun identifiés comme « islamiste ou musulman radical », soit deux fois plus qu’en 2015. Auxquels, il faut ajouter 390 auteurs d’infractions liées au terrorisme intégriste et islamiste, contre 90 individus coupables de tels faits en 2014.

 

Selon les récents rapports établis par le ministère de l’Intérieur et celui de la Défense, il y aura encore plus d’islamistes radicaux dans les geôles de France avec le retour des Français partis se battre en Irak ou en Syrie et qui seraient, pour la plupart, encore déterminés et guère disposés à oublier leurs convictions fanatiques ou à ranger le drapeau noir du djihadisme.

 

Pour le journaliste de RFI, David Thomson, spécialiste incontestable de la mouvance islamiste et auteur du livre « Les Revenants », récemment paru aux Éditions Le Seuil en association avec LesJours.fr, « certains envisagent même de poursuivre leur combat derrière les barreaux. L’hypothèse d’un attentat ou celle d’une prise de contrôle d’un bâtiment par des mutins paraît crédible. Or, le renseignement pénitentiaire n’est pas armé pour faire face à pareille menace. »

 

Au mois de septembre 2016, Bilal Taghi, âgé de 24 ans et emprisonné au sein de l’unité de prévention de la radicalisation à la maison d’arrêt d’Osny (dans le Val-d’Oise), illustrera tragiquement l’analyse de David Thomson, en attaquant avec une lame de métal deux surveillants de la prison. Au nom de Daech.

 

Face à cette menace de réseau islamiste opérationnel dans les établissements pénitentiaires français, Jean-Jacques Urvoas, garde des Sceaux et très proche de l’ancien Premier ministre Manuel Valls, ne cache pas son inquiétude et son mécontentement.

 

Lors d’une de ses auditions devant la commission d’enquête parlementaire sur la lutte contre le terrorisme il y a quelques mois, le ministre de la Justice affirma devant les députés au sujet du renseignement dans les prisons : « Tout est à faire dans ce domaine, tout ! »

 

Urvoas s’étonna par ailleurs de ne pas avoir reçu la moindre analyse sur la poussée de la radicalisation musulmane dans les établissements pénitentiaires depuis sa nomination dans le gouvernement au mois de janvier 2016. Rapporteur de cette commission d’enquête à l’Assemblée nationale, le député PS Sébastien Pietrasanta fera preuve d’une sévérité encore plus grande lors d’une interview dans le quotidien Le Monde au mois de juillet 2016 en expliquant que « la faille porte en partie sur la question du renseignement pénitentiaire… Il n’a pas été à la hauteur de l’enjeu ».

 

Il y aurait actuellement 1329 détenus de droit commun identifiés comme « islamiste ou musulman radical »

 

Pour remédier à cette carence qui met en péril la sécurité non seulement des prisons mais aussi de l’État et des citoyens, le ministère de la Justice a donc mis en place une grande réforme du renseignement dans les geôles. Avec d’abord, la création et la mise en place d’un bureau central (le BCRP) au mois de février dernier et le recrutement d’officiers de liaison qui viennent des autres services spécialisés.

 

À cela, il faut aussi ajouter l’embauche de 51 nouveaux spécialistes et des sessions de formation organisées par l’Académie du renseignement. Pour Damien Pellen, membre du Syndicat national des directeurs pénitentiaires et cité par notre L’Express dans son édition du 18 janvier dernier, « nous avons besoin de méthodologie. Nous faisons certes de la récolte d’informations, mais sans bien savoir quels éléments rechercher. Et il n’est pas facile de déceler la radicalisation chez des détenus souvent rompus à la dissimulation. »

 

Le BCRP constituera une nouvelle force de la communauté du renseignement, avec l’unité de coordination de la lutte antiterroriste et la sous direction antiterroriste. Ce bureau central peut donc utiliser les techniques habituellement réservées aux seuls agents du renseignement, comme la pose de micros dans les cellules des islamistes radicalisés ou l’utilisation des IMSI-catchers, des dispositifs qui permettent de capter les données techniques de connexion des portables, à savoir les numéros de téléphone ou les contenus des cartes SIM, dans un rayon de 500 mètres.

 

« On peut aussi écouter les communications ou lire les textos avec des matériels ultra performants. C’est primordial quand on sait que les téléphones portables ont envahi les prisons, malgré les interdictions officielles, les fouilles au corps ou la surveillance dans les cellules. En 2015, on a dénombré 31000 appareils téléphoniques dans les établissements pénitentiaires », confie un haut fonctionnaire de la place Vendôme, où se situe le ministère de la Justice.

 

Pour notre consoeur de L’Express, Anne Vidalie, « les pros du renseignement ont un vœu pour 2017 : “ne plus être pris pour des couillons”, dixit l’un d’eux, par leurs homologues des services spécialisés. Ils auraient aimé, par exemple, savoir que tel djihadiste avait le grade d’émir avant que l’homme n’atterrisse dans un établissement francilien. Ils auraient aussi souhaité être informés que tel combattant avait été chargé par l’État islamique, en Syrie, de liquider un de ses camarades. Ils auraient ainsi pu éviter que les deux ennemis ne soient incarcérés dans la même prison à leur retour en France… »

 

Mais pour Yves Trotignon, consultant spécialisé dans le terrorisme et professeur à l’Institut d’études politiques, les technologies ont leurs limites et la France dépend trop techniquement des USA : « De toute manière, un renseignement, technique ou humain, n’arrive quasiment sous une forme immédiatement exploitable. Une écoute téléphonique exhaustive, le débriefing d’un type qui balance tout, c’est très rare. Il faut ensuite une phase de raffinage, pour compléter les informations.

 

« Le renseignement technique est affiné par l’humain, par l’analyse, par des informations provenant de services alliés. Le raisonnement et l’expérience d’un analyste ou d’un enquêteur apportent une connaissance « impalpable » qu’un algorithme ne possède pas. Et par rapport aux Etats-Unis, plus que de dépendance, il s’agit d’une relation déséquilibrée. »

 

La France a des manques en matière de recueil de masses de données. Il n’y a aucune comparaison possible entre ses moyens et ceux de la National Security Agency (NSA). Mais le contre-espionnage français a comblé un énorme retard et notre pays est devenu l’un des acteurs majeurs du renseignement technique. Quand cela ne suffit pas, on s’appuie sur les USA. Hors zones de guerre, particulièrement en Europe, les Américains ont les moyens d’alerter un allié sur un danger qui vient. Ils ont une vision globale… »

 

Grâce à ce dispositif d’écoutes et de renseignements, on en sait beaucoup plus sur la mouvance islamiste djihadiste. En Libye, le mouvement Ansar al-Charia, qui a récemment prêté allégeance à l’État islamique, disposerait de plusieurs bases dans la région de Derna, à l’est de la Libye (mais aussi en Tunisie), où près de 800 combattants se retrouvent avant de commettre leurs actes.

 

En Algérie, l’Aqmi (Al-Qaëda au Maghreb islamique) est composée d’un millier d’hommes et opère non seulement sur le territoire algérien, mais aussi au ali et en Mauritanie, avec le Mujao (Mouvement pour l’unité et le djihad en Afrique de l’Ouest) ou Al-Mourabitoune.

 

Ces factions ont mené des attaques contre les militaires français, engagés dans l’opération Serval au Mali, mais aussi dans le reste du Sahel. Du côté du Nigéria, les sanguinaires membres de Boko Haram ont proclamé leur propre califat. Ils seraient 9000 terroristes et auraient près de 300 camps d’entraînement essentiellement dans le nord. En Irak et en Syrie, l’État islamique (Daech) dispose d’une véritable armée de 30.000 hommes, répartis sur 30 lieux, tandis que Front Al-Nosra, branche d’Al-Qaëda pour la Syrie dotée d’une force de 5000 islamistes, dirige une quinzaine de centres terroristes.

 

Depuis 2012, 64 camps djihadistes auraient été recensés en Irak et en Syrie, dont une dizaine uniquement composée d’enfants ! On sait aussi que des milices du Caucase, du Kazakhstan, d’Ouzbékistan, du Maroc ou de la bande de Gaza ont mis en place des structures dans ces pays. Au Yémen, l’Aqpa (Al-Qaeda dans la péninsule arabique) est implantée dans la région de l’Hadramaout avec 1000 djihadistes.

 

Quelques figures dominent cette nébuleuse du terrorisme islamiste et intégriste. Ayman al-Zaouahiri est le numéro 1 d’Al-Qaëda depuis la mort, en 2011, de Ben Laden dont il était le bras droit. Formé à l’école des Frères musulmans, cet Égyptien de 64 ans a élaboré, avec Oussama Ben Laden, le « Front islamique mondial contre les juifs et les croisés » en 1998 ainsi que la fatwa affirmant que l’assassinat de citoyens américains et de leurs alliés est « un devoir personnel du musulman ».

 

Zaouahiri, qui serait caché entre le Pakistan et l’Afghanistan où se trouvent près de 40000 hommes d’Al-Qaëda et du mouvement taliban, encourage les attentats suicides contre les civils, même contre des musulmans accusés d’apostasie. Même si ses méthodes et ses idées sont critiquées par d’autres théoriciens du djihad, il reste, avec Abou Bakr al-Bagdadi, le chef de l’État islamique, la cible principale des armées de la coalition occidentale et des services spéciaux.

 

Autant d’informations qui permettent de repérer les Français radicalisés afin de savoir où ils s’entraînent et combattent ou s’ils veulent revenir dans l’Hexagone avant de les appréhender. Mais un autre problème inquiète fortement les services de sécurité : les radicalisés souffrant de troubles psychiques.

 

Entre 15 à 20 % d’entre eux affichent un fanatisme effrénée et parmi eux, certains seraient atteints de schizophrénie ou de psychose paranoïaque. Des individus susceptibles de commettre des actes violents dans un processus où se mêlent l’environnement, les mauvaises influences ou l’air du temps.

 

À l’image de Logan Demorgny, âgé de 21 ans, qui prit en otage l’un de ses codétenus de la prison d’Amiens au mois de janvier 2016 sous la menace d’une fourchette et portant une cagoule avec l’inscription « Je suis Daech ». Ces intégristes, qualifiés de « borderline » ou de « dossiers camisole », risquent de créer de graves problèmes dans les prisons françaises s’ils rentrent de Syrie ou d’Irak.

 

Selon Loïc Garnier, directeur de l’unité de coordination de la lutte antiterroriste, « nous allons être confrontés à un vrai problème de santé publique. Les atrocités que ces « revenants » ont commises ou auxquelles ils ont assisté peuvent entraîner chez eux des séquelles psychiques, comme le syndrome de stress post-traumatique ou une forme d’insensibilité à la violence ».

 

Pour les directeurs d’établissements pénitentiaires et les surveillants des détenus, la situation devient de plus en plus difficile à gérer. D’où l’importance d’infiltrer rapidement ces éventuels réseaux djihadistes pouvant se mettre en place à l’intérieur des geôles avec des actes de violences comme des incendies volontaires, des mutineries, des assassinats ou des grèves de la faim à répétition. Et de jeunes délinquants, incarcérés pour des crimes ou des actes violents, ont tendance à « plonger » dans l’extrémisme religieux dès leur sortie de prison, d’autant qu’ils manient déjà les armes et connaissent des circuits de financement occultes.

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