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Axel Rückert, l'Allemand qui veut faire gagner la France

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Concrets, pragmatiques, efficaces... les Allemands jouissent d’une réputation que même le récent scandale chez Volkswagen a du mal à entamer. Axel Rückert, ancien consultant chez McKinsey et responsable d’une dizaine de redressements d’entreprises en difficulté, a le goût de l’exécution et de la réforme. Son essai, L’Allemand qui parie sur la France, préfacé par Hubert Védrine est  une véritable  boîte à outils à l’attention de nos décideurs politiques.

En quoi la situation de la France en 2015 est-elle comparable à celle d’une entreprise en crise ?


Axel Rückert : Quand on arrive dans une entreprise en difficulté, les collaborateurs sont démotivés, voire déprimés. Ils ont perdu leur confiance et leur mobilisation.

La trésorerie est exsangue, les relations avec les représentants du personnel sont tendues, la confiance des clients et fournisseurs s’estompe et la marge de manœuvre stratégique et opérationnelle des décideurs se réduit. Beaucoup de ces phénomènes ressemblent à la situation de la France, même si cette dernière n’est évidemment pas une entreprise.

 

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La France manque-t-elle d’une vision, d’un programme ?


Axel Rückert : Loin de là ! La France foisonne d’idées, de rapports, de projets, de programmes, même si on peut regretter l’absence d’un projet partagé à très long terme, à 30 ou 40 ans. Tout le monde sait plus ou moins ce qu’il faudrait faire, mais pour tout un tas de raisons, personne n’arrive à mettre à exécution les transformations nécessaires.

 

 

Vous dites que parmi les grandes réformes menées ces 15 dernières années (retraites, Sécurité sociale, 35h...), aucune des préoccupations majeures des Français (chômage, logement, éducation, sécurité...) n’a été résolue. Comment expliquez-vous cet immobilisme ?

 

Axel Rückert : Toute grande réforme nécessite une vision claire, 1.000 fois expliquée et réexpliquée, pour être comprise et, idéalement être partagée. Un effort pédagogique, pourtant indispensable, est rarement fait alors qu’il permettrait de convaincre les Français que le bénéfice de telle ou telle réforme indispensable sera favorable à l’ensemble de la population, et que les efforts sont équitablement répartis.

Il faut arrêter d’insister sur les contraintes à court terme, et expliquer les bénéfices à long terme. La mise en œuvre doit être poursuivie dans la continuité, pendant plusieurs quinquennats, car certaines de ces réformes ont besoin de 15 à 20 ans. C’est le temps qu’ont mis les réformes allemandes pour apporter les pleins résultats qu’on constate aujourd’hui.

Avec une large majorité au Parlement, et un consensus de base entre les présidents successifs, quelle que soit leur sensibilité politique, on pourrait réaliser ces réformes sur le long terme.

 

 

Vous parlez de retournement plutôt que de redressement, d’électrochoc... À quelles mesures draconiennes faites-vous référence ?

 

Axel Rückert : Dans mon livre, je ne préconise pas telle ou telle mesure parmi le catalogue à notre disposition, mais d’aller dès le départ très loin en choisissant 5 ou 6 priorités pour frapper fort d’entrée, dont 2 ou 3 assez faciles et avec des résultats immédiats. Cela permettrait d’asseoir la crédibilité du gouvernement et de rétablir la confiance.

Pour vaincre le chômage par exemple, pourquoi ne pas remplir les 300.000 jobs vacants au Pôle emploi avec une approche de chasseur de têtes plutôt que l’assistance aux chômeurs ? Rebaisser la TVA pour créer des emplois dans le bâtiment ou les services à la personne sans conditions de ressources, et récupérer ainsi le travail au noir ?

Se préparer à accepter des mini-jobs à l’allemande, plutôt que des chômeurs de longue durée qui se désocialisent, surtout dans des secteurs d’avenir comme l’électronique ou les services à la personne ? On pourra alors entamer des réformes fondamentales concernant les contrats de travail, les indemnisations et les retraites notamment.

 

 

Les Français sont-ils prêts pour ces changements ? Ne sont-ils pas trop souvent défavorables aux réformes ?

 

Axel Rückert : Depuis plus de 10 ans, dans les sondages, les Français disent à 90% que les réformes ne vont ni assez vite ni assez loin. Sauf que les Français sont souvent opposés aux réformes qui les touchent directement. Si on leur expliquait de façon convaincante que c’est le seul moyen pour améliorer, in fine, leur propre situation, ils accepteraient probablement plus facilement. Mais, dans ce processus, la participation des médias est indispensable.

 

 

Une plus grande bienveillance des médias suffirait-elle à restaurer l’optimisme, la confiance ?

 

Axel Rückert : Dans ses réformes, le chancelier Schröder a bénéficié d’une collaboration majoritaire et importante des médias. Aucune grande réforme n’est possible en France sans l’aide de médias puissants, capables d’expliquer et de convaincre les Français que les mesures sont dans leur propre intérêt. Ce serait plus efficace que de faire du France-bashing et de monter en épingle tel scandale finalement sans importance.

 

 

La France ne manque pourtant pas d’atouts. Quels sont ceux sur lesquels miser ?

 

Axel Rückert : En effet, la liste est longue. Sa démographie, ses infrastructures, ses technologies de pointe, ses produits de luxe, son attrait touristique, sa crédibilité dans le bien vivre (gastronomie, vins, champagne...), ses créateurs et innovateurs... Il est très important d’aligner une stratégie, un plan d’action, derrière chaque atout pour les exploiter efficacement et en cueillir les fruits.

 

 

En tant que patron, adepte du pragmatisme et de l’exécution, pensez-vous que nos politiques manquent d’esprit d’entreprise ?

 

Axel Rückert : Je pense que nos politiques manquent surtout de proximité et de connaissance du terrain, notamment en ce qui concerne la vie de l’entreprise. Leur intelligence, surtout celle de nos élites, est très tournée vers les idées plutôt que l’exécution et le contrôle des résultats. C’est là qu’il faudrait focaliser nos efforts. Enfin, nos politiques, compte tenu de leur origine, voient l’interférence de l’État partout où il faudrait se limiter à des orientations et faire confiance aux entreprises, y compris dans les relations sociales.

 

 

Un pays, comme une entreprise, a besoin de finances saines. Impôts et manque de financements étouffent-ils les entrepreneurs ?

 

Axel Rückert : Le niveau des impôts et des prélèvements en France est certes élevé, mais je ne pense pas qu’il étouffe les entreprises, en tout cas pas les grandes qui pratiquent l’optimisation fiscale. Ce qui est plus redoutable, c’est l’instabilité du cadre fiscal et la chape des mesures administratives avec toujours plus de réglementations, par exemple le compte pénibilité, absolument impraticable pour les TPE ou PME.

 

 

Parmi les expériences étrangères que vous listez dans votre essai et dont la France pourrait s’inspirer, lesquelles vous semblent les plus pertinentes ?

 

Axel Rückert : Je citerais, au Canada et en Suède, un meilleur ciblage et dosage du rôle de l’État, avec comme corollaire une forte réduction des dépenses publiques ; en Italie et en Espagne, la réforme des droits du travail et des relations sociales pour rétablir la compétitivité industrielle surtout à l’export ; en Suisse, la décentralisation très efficace et dans certaines décisions, cet esprit de démocratie plus directe qui implique le citoyen ; au Portugal, les avantages fiscaux accordés aux retraités étrangers et surtout aux gros investisseurs internationaux qui misent sur ce pays et qui peuvent obtenir la double nationalité, ce qui plaît beaucoup aux Chinois.

 

 

Et en Allemagne en particulier ?

 

Axel Rückert : Je citerais la prise de décision, y compris celle liée à la durée et aux conditions de travail, dans l’entreprise elle-même, et accessoirement au niveau de la branche, avec la primauté de la convention d’entreprise par rapport au droit du travail. En outre, l’Allemagne jouit de l’existence d’un syndicat unique, vraiment représentatif par branche. Je citerais également une vraie décentralisation vers les Länder, surtout dans l’éducation.

En effet, la clé de toute réforme à 30 ou 40 ans et d’une évolution des mentalités passe forcément par une modernisation profonde de l’école et de la formation professionnelle, y compris de l’apprentissage, une ouverture des élites et le retrait partiel d’un État centralisé et parisien dans beaucoup de domaines.


A lire : L’Allemand qui parie sur la France, Éditions le Bord de l’eau, octobre 2015.

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